Cent jours d’attente, ce n’est plus une exception : c’est la nouvelle norme pour consulter un dermatologue dans certaines régions françaises. L’explosion du nombre de patients à prendre en charge ne s’accompagne d’aucune embellie du côté des effectifs. Les spécialistes se raréfient, ralentissant la détection des maladies de la peau et compliquant le dépistage précoce des cancers cutanés.
Le constat est encore plus sévère dans les territoires ruraux et certains quartiers urbains délaissés. Les mesures déployées pour endiguer le manque peinent à porter leurs fruits, coincées entre contraintes de formation et répartition déséquilibrée des professionnels.
Pénurie de dermatologues en France : un état des lieux préoccupant
La France est confrontée à une pénurie de dermatologues qui s’étend d’un bout à l’autre du pays. Selon la Société française de dermatologie (SFD), on compte en moyenne 6,5 dermatologues pour 100 000 habitants. Mais ce chiffre global masque une réalité très contrastée. Si la région parisienne et la Côte d’Azur jouissent d’une offre plus abondante, d’autres zones, notamment le centre, le nord et l’est, descendent sous la barre des 5 spécialistes pour 100 000 habitants.
Ce déséquilibre pèse lourdement sur l’accès aux soins. Des départements entiers sont désormais classés en zones sous-dotées, où décrocher un rendez-vous relève de l’épreuve. Dans ces secteurs, patienter plus de trois mois pour être examiné par un dermatologue est devenu courant. Même les grandes villes, autrefois épargnées, voient les délais s’allonger, signe d’un déséquilibre grandissant entre l’offre et la demande.
Pour illustrer ces écarts, voici quelques repères tirés des dernières données :
- Densité moyenne nationale : 6,5 dermatologues pour 100 000 habitants
- Régions sous-dotées : densité inférieure à 5 pour 100 000
- Délais de rendez-vous supérieurs à 100 jours dans certains départements
La SFD tire la sonnette d’alarme depuis plusieurs années. La démographie médicale, fragile depuis longtemps, subit la pression d’un vieillissement démographique et d’une hausse constante des problèmes cutanés. Le phénomène s’installe, nourri par des causes structurelles, et pousse à réinterroger les fondements du système. Le temps presse pour identifier les leviers d’action et stopper cette spirale.
Quels sont les facteurs qui expliquent cette situation ?
La pénurie actuelle ne tombe pas du ciel. Elle résulte de choix et de circonstances qui s’accumulent depuis plusieurs décennies. Le numerus clausus, instauré dans les années 1970, a réduit le nombre de médecins formés, marquant durablement la dermatologie. La sélection pour cette spécialité est restée sévère, et les places ouvertes à l’internat trop peu nombreuses pour compenser les départs en retraite. La conséquence est claire : le nombre de nouveaux dermatologues ne suit pas le rythme des besoins.
Le vieillissement de la population ajoute une pression supplémentaire. Les maladies de la peau liées à l’âge, tout comme les cancers cutanés, deviennent plus fréquents. Les demandes augmentent, sans que le système ne s’adapte. Parallèlement, une part croissante des dermatologues préfèrent s’orienter vers l’esthétique, secteur jugé moins contraignant et mieux rémunéré. Ce choix réduit mécaniquement le temps consacré à la dermatologie médicale et au suivi des pathologies.
Du côté institutionnel, le ministère de la santé et la SFD soulignent le manque d’attractivité des zones dites « sous-dotées ». Des cabinets ferment faute de successeurs, l’administratif pèse lourd, et l’appui logistique manque cruellement. Les jeunes médecins rechignent à s’installer loin des grands centres urbains, renforçant encore les inégalités d’accès.
Enfin, la délégation de certaines tâches aux généralistes pourrait soulager les dermatologues, mais reste très encadrée. La formation en dermatologie pendant les études médicales demeure partielle, ce qui limite la possibilité de partager la prise en charge de pathologies simples ou de repérage précoce.
Des conséquences concrètes pour les patients et le système de santé
Ce manque de spécialistes se fait d’abord sentir chez les patients. Dans les régions sous-dotées, attendre entre trois et six mois pour un avis dermatologique n’a rien d’inhabituel. Pendant ce délai, une lésion suspecte ou un grain de beauté qui évolue peut passer inaperçu, sans surveillance. Cela se traduit par une perte de chance bien réelle, surtout face aux cancers de la peau, dont le nombre de cas progresse chaque année. Aujourd’hui, ils occupent la première place parmi les cancers en France, devant ceux du sein ou de la prostate. Un diagnostic retardé pèse lourd dans la balance du pronostic.
Les maladies inflammatoires chroniques, telles que le psoriasis ou certaines formes d’eczéma, pâtissent elles aussi de ce déficit. Les personnes concernées, souvent jeunes, parfois en activité, voient leur quotidien bouleversé par l’absence de rendez-vous rapide. Ce retard d’accès au spécialiste multiplie les risques de complications, d’ajustements thérapeutiques hasardeux, voire d’hospitalisations qui pourraient être évitées.
Quant au système de santé, il encaisse de plein fouet ce déséquilibre. Les généralistes se retrouvent en première ligne, confrontés à des problèmes cutanés parfois complexes qu’ils ne peuvent toujours résoudre seuls. Sans l’expertise spécifique du dermatologue, la chaîne de soins se grippe. Les délais pour accéder à un avis spécialisé rejaillissent sur les services d’urgence, les parcours d’oncologie, et même sur le moral des patients, qui affrontent une attente anxiogène.
Pour mieux cerner l’impact de cette pénurie, quelques points clés s’imposent :
- Jusqu’à six mois d’attente pour une consultation dans certaines zones
- Risque accru de diagnostics tardifs pour les cancers de la peau
- Prise en charge ralentie des maladies inflammatoires chroniques
Quelles pistes pour inverser la tendance et soutenir la dermatologie ?
La dermatologie ne se limite pas à retirer des grains de beauté ou à prescrire une pommade. Plusieurs leviers émergent pour renforcer l’accès aux soins et soutenir la spécialité.
La télémédecine a fait ses preuves : les patients, même installés dans des territoires qualifiés de déserts médicaux, peuvent désormais obtenir un avis spécialisé en quelques jours. Les plateformes facilitent la mise en relation entre généralistes et dermatologues, évitant des déplacements parfois compliqués et raccourcissant significativement les délais pour les diagnostics les plus simples. Pour surveiller un grain de beauté ou suivre une maladie inflammatoire modérée, la consultation à distance optimise le parcours de soins sans sacrifier la qualité.
La formation renforcée des médecins généralistes prend aussi de l’ampleur. En leur donnant davantage d’outils et de repères en dermatologie, ils peuvent filtrer les situations urgentes, orienter plus efficacement les patients et gérer les affections bénignes. Cette montée en compétence, soutenue par la SFD, s’expérimente déjà dans plusieurs régions.
Enfin, la prévention gagne du terrain. Sensibiliser la population à l’auto-surveillance des signes cutanés favorise la détection précoce. Repérer à temps une anomalie, comprendre ses risques, savoir quand consulter : plus que jamais, la vigilance du public devient un atout pour contrer la hausse des cancers de la peau.
Ces axes d’amélioration se déclinent concrètement ainsi :
- Télémédecine et consultations à distance en dermatologie
- Meilleure formation des médecins généralistes pour la prise en charge des maladies de peau
- Campagnes d’information sur l’auto-surveillance cutanée et la prévention
Entre files d’attente interminables et solutions émergentes, la dermatologie française se cherche un second souffle. L’avenir dira si la mobilisation collective parviendra à inverser la tendance et à redonner à chacun l’accès à la vigilance cutanée dont il a besoin.


